Ouessant.

Ouessant, c’est d’abord sa côte, que l’on aperçoit au loin depuis le bateau. Par temps clair, on peut voir l’île depuis le Conquêt. S’il fait nuageux, on la devine encore, cachée derrière sa petite soeur Molène. Et dans la tempête, elle se dérobe au regard des gens de la péninsule, laissant les insulaires en huis-clos, cloitrés derrière leur rideau de fureur marine.

Le phare du Nividic se dresse comme une évidence au bout de la pointe de Pern, l’un des endroits les plus dangereux de l’île. “Qui voir Molène voit sa peine, qui voit Ouessant voit son sang”. Tout le monde en parle, de ce dicton, c’est la petite phrase à laquelle tu n’échappes pas, toi le touriste, et elle peut couler sur toi comme une information pittoresque, mais imagine, putain, ce que ça signifiait, en vrai, pour les bonshommes embarqués sur leurs coquilles de noix, et la trouille jusque dans les bottes quand tu croises au large et que le temps est brumeux . Nividic, donc. Les tenants de l’ancien funiculaire chargé d’y apporter électricité et matériel lui font comme une suite royale, et dans le paysage, les trois personnages forment une sorte de passage, tel un chenal vers un autre monde, celui de la haute mer.

Dans la baie du Crous, à l’abri des embruns, deux petits bateaux. Un ponton abandonnée depuis bien longtemps, une plage de galets. La lande. Et à tribord toute, le phare de la Jument, avec son chapeau rouge.

Au restaurant du Fromveur, qui tire son nom du passage sud-est de l’île ( grand ressac, en breton. Le courant le plus glacé des environs, information m’ayant échappé jusqu’à ce que je pique une tête dans la crique d’Arlan), on dîne dans une grande salle désuète à l’aspect très campagnard. Ça m’a rappelé les 100 ans de mon arrière-grand-père. Pareil, cette ambiance vieillote qui sent les dimanches en famille. Le papier peint est une sorte de tapisserie de laine tournée, très dans l’esprit de cette île d’éleveurs de moutons. Ce sont d’ailleurs ces derniers que l’on retrouve dans l’assiette, cuits en ragoût  sous les mottes, grande spécialité du lieu. Dans un vieux Gil Jourdan, Gil et Libellule se retrouvent à bouffer du melon sous toutes ses formes dans l’enfer de Xique-Xique, goulag surréaliste (ou pas) au milieu du désert massacarien. Ici c’est la même chose, version cuit dans les mottes. Ragoût, saucisse fumée dans les vapeurs de mottes, riz au lait cuit dans les mottes…

Parfois, sur le bateau qui rallie la terre, on peut apercevoir des dauphins. Au cas où peu de monde fait la traversée, le capitaine lance une annonce au haut-parleur. Mais s’il y a trop de passagers, l’annonce n’aura pas lieu car trop de monde se penchant à un seul bord risquerait de faire chavirer le navire. L’idée m’a fait sourire.

Revoir Ouessant, c’est comme rentrer chez soi, la sensation bizarre parce que trop rare d’être là où l’on devrait être, pour une fois. Tu t’arraches les poumons face à la mer en hurlant tout ce que tu peux, la frustration de l’année écoulée, la trouille dans tes bottes à toi face à l’année qui t’arrive dans la gueule. Ta fureur et ton envie de vivre. C’est comme prendre une grande respiration, et on repart, le cœur au bord des lèvres, en apnée, en attendant  l’année prochaine.

p.s: merci Eric, si je m’y remets, c’est un peu grâce à toi.

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4 thoughts on “Ouessant.

  1. Eric says:

    Quel plaisir de te lire à nouveau!

  2. Guillaume Pascanet says:

    Plaisir aussi de te lire.

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