Mme M. , 1er étage.

“Quelle horreur, mon Dieu, mais quelle horreur.”

Attrape mon vieux! Honoré Daumier.

Je viens juste de répondre à une sonnette au premier étage. D’habitude, notre emploi du temps de veilleuses est réglé comme du papier à musique. A 20h30, on prend le rapport, puis on descend boire un thé avant de commencer notre tournée à 21h00. Les résidents sonnent rarement, parce que la tournée de 20h est encore proche, avec son tilleul et ses changements de protections pour la nuit.

Mme M. me regarde depuis sa chaise en plastique, dans la salle de bain. Elle a de petits yeux délavés de vieille, toujours mouillés comme si elle allait se mettre à pleurer. Mais je me crois bien que ce soir, ils brillent un peu plus que d’habitude. J’ai peu d’interactions avec elle normalement. Elle fait partie des résidents autonomes, alors on lui fout la paix le soir. Elle a bien sonné il y a quelques semaines, parce qu’elle n’arrivait pas à mettre sa chemise de nuit toute seule. Mais sinon elle se débrouille.

“Quelle horreur, mon Dieu mais quelle horreur.”

“C’est pas grave, Mme, ça arrive ce genre de choses. Il faut pas vous en faire, on est là pour vous aider, c’est normal, c’est notre boulot, on est là pour ça, il faut pas vous en faire.” C’est comme une litanie que je débite, alors que je nettoie les selles qu’elle n’a pas su retenir, alors qu’elle s’excuse à n’en plus pouvoir, alors qu’elle se rend compte les yeux mouillés qu’elle n’a juste pas réussi. Alors qu’elle se rend compte que quelqu’un est en train de nettoyer sa merde, la sienne, plus intime tu peux pas.

On finit de tout nettoyer, on continue à parler comme pour conjurer le sort, en lui mettant sa chemise je lui raconte que je connais pas toutes les subtilités de l’habillage de nuit, puisque je dors à poil depuis la Guyane et que j’ai pas réussi à me réhabituer au pyjama. Ça la fait rire – “ben alors vous devez pas faire beaucoup marcher le commerce, vous!” – je lui fait promettre de ne pas se souvenir de moi comme de la veilleuse dévergondée qui dort toute nue sous ses draps. Elle a l’air bien plus sereine lorsque je lui ramène les couvertures  sous le nez.

“Merci pour tout, Mademoiselle.”

N’empêche, j’ai le cœur sacrément gros quand je referme la porte derrière moi.

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2 thoughts on “Mme M. , 1er étage.

  1. Guillaume Pascanet says:

    Le jour où je serai comme cela, j’espère que le système de protection sociale sera encore assez costaud pour qu’une gentille fille (ou un gentil garçon, ne soyons pas sexiste) s’occupe de moi ainsi.

    • Alexina says:

      Ne t’extasie pas quant au système actuel, tout le monde n’est pas comme je l’ai été ce soir là. J’ai des collègues qui engueulent les patients dans la même situation, le système de protection sociale ne fait de loin pas tout… Ma peur principale est qu’avec le vieillissement de la population, trop de gens soient employés sans “vocation”, alors que c’est vraiment, vraiment un métier de vocation.

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