Rien, alors que tout.

En premier lieu, ceci. On parle après.

Donc, j’entame mon troisième mois de stage. Pendant 2 mois, j’ai eu comme les mots au bord des lèvres et au bout des doigts, et envie d’écrire sur tout, tout ce que je voyais, tout ce que je découvrais, tout ce qui me touchait. Tout ce qui me mettait en rage, en hargne, ce qui me donnait envie de pleurer, de me mettre en boule au fond de mon lit pour ne plus jamais en sortir, tout ce qui me donnait envie de sourire, de rire, de réfléchir. Toute cette immersion médicale. Toutes ces histoires de vie, tous ces corps que l’on t’offre en pâture, tous ceux qui te font confiance et se dévoilent. Tous ceux qui ne se dévoilent pas malgré l’intimité forcée de la consultation. Les millions de choses dont on ne te parle pas sur les bancs d’auditoire. Le trouble face à un corps trop large, trop maigre, trop suant, trop normal, trop te ressemblant, ou trop beau. L’odeur de la peau. Du parfum. De l’absence de parfum. Celle de la mort. Si vous saviez ce que j’aurai aimé réussir à parler de mon premier mort…

Et je n’ai réussi à écrire sur rien, alors qu’il y avait tout à écrire. Parce qu’il y avait tout à écrire, surtout. Parce que je me posais trop de questions sur ce tout, parce que ma tête, très certainement, s’est saturée de tant de nouvelles informations, de nouveaux sentiments, questionnements. Parce que régurgiter, ça prend du temps.

Aussi, parce qu’il n’est finalement pas si simple que cela de parler de sa pratique médicale. Le secret médical est un concept auquel on nous y initie très vite, mais on ne nous parle pas du flou qui entoure ses frontières. Tu te retrouves donc la langue liée, mais cela reste fort nébuleux, et chacun pose ses propres limites ; la divulgation de l’un ne sera peut-être pour son voisin qu’un partage de connaissance, ou un exutoire nécessaire à la préservation de sa santé mentale pour un autre. Où s’arrête alors l’histoire intime du patient? Où commence-t-elle? A partir de quel instant devient-elle partie intégrante de l’histoire du soignant, qui la digère de son côté et qui souhaite partager son propre ressenti?

11 % des conversations dans l’ascenseur d’un hôpital violent le secret médical¹. Quand on travaille dans le domaine de la santé, quand son monde professionnel est une plongée constante dans un maelström d’histoires de vie qui s’écrivent devant tes yeux et ne peuvent pas faire autre chose que te faire écho, à toi, soignant, qui restes bêtement humain aussi de ton côté, toi qui vis aussi en écrivant ta propre histoire en filigrane – malgré la blouse blanche, l’amas de connaissances (et celui d’ignorance…) et tout le reste de ta carapace – on comprend ce chiffre. On connaît le besoin et l’envie d’échanger, de se décharger, d’autant plus face à un collègue, parce qu’il comprend peut-être un peu mieux, ou en tout cas parce que tu espères qu’il comprenne un peu mieux. ( J’ai arrêté de parler de ce qui me hantait, de ce qui était trop dur à mes amis non-professionnels de santé, c’est trop lourd pour eux, et pour moi, et je passe pour une fille avec une vie horrible. Je ne raconte plus que les histoires drôles, et je ne passe donc plus que pour une fille horrible, c’est beaucoup mieux).

En définitive, je me dis que je ne dois certainement pas m’empêcher d’écrire sur ce que j’estime partageable. Que je dois cependant être attentive. Je n’aimerais pas être un de mes patients, tomber sur un de mes textes et pouvoir me dire “Mais c’est de moi dont elle parle”. C’est un exercice périlleux, j’avoue. Mais je ne peux pas faire autre chose qu’essayer… Je vais surtout continuer à me pencher en avant vers mes patients, pour recevoir, et  apprendre, apprendre d’eux qui m’honorent de leur confiance, même ceux qui ne me font pas confiance. Parce qu’ils me parlent d’eux, et que la moindre des choses que je puisse faire, c’est avant tout les écouter.

¹Vigod SN, Bell CM, Bohnen JM. Privacy of patients’ information in
hospital lifts: Observational study. BMJ. 2003;327:1024–5.

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