Mes nuits sont moins belles que vos jours

– Allô ?

– J’ai un patient pour toi.

– J’arrive.

Encore une fois, l’infirmière du bureau des Urgences vient de me biper pour m’annoncer une nouvelle entrée. C’est rarement très pressant, mais c’est tout de même à pas énergiques que je me dirige vers le service – l’un des cœurs de l’hôpital, où la lumière est allumée 24h/24. Les néons ne sont étonnamment pas trop bleutés et la grande salle principale est noyée dans une lumière crue, et cependant chaude.  Pas des plus accueillantes,  mais loin d’être désagréable.

J’entre dans le box. Mon patient est un jeune retraité d’une soixantaine d’années. Constantes stables, bonne santé habituelle. Rien de très notable,  à  part une coupe mulet des plus distinguées.  J’ai l’impression d’y observer des reflets verts, mais bon je suis pas là pour juger du bon goût capillaire de chacun.

Statut neurologique sans particularité, un cœur de sportif, des poumons clairs. Je commence à faire ma check-list mentale dans le but de retranscrire toute cette belle mécanique en jargon médical barbare. Il a quoi lui, au fait ? Pourquoi est-il au milieu de cette lumière crue dans mon petit hôpital de campagne ? J’ai l’impression d’avoir oublié sa plainte principale, celle que l’infirmière m’a transmise lors du rapport sommaire qu’elle m’a fait avant que je n’entre dans la pièce. J’ai dû oublier, mais rien de très étrange alors que le carrelage des Urgences semble bizarrement se distendre.

– Pourquoi êtes-vous venu nous voir aujourd’hui, Monsieur ?

– Mais ça me semble évident non, Docteur ?

Toujours ce titre que j’ai du mal à apprivoiser, comme un surnom auquel on ne se fait pas. Fake, fake, fake. Je regarde mon patient. Ses bras ont disparu, il est devenu chauve, à moins que ça ne soit une femme ? Mes paupières clignent rapidement, la lumière a soudain complètement disparu, et il fait si chaud. Les jambes du retraité au genre indéfini disparaissent peu à peu, et il/elle me regarde en souriant. Cligne, cligne encore, ça ne peut que s’arrêter un jour non ?

Les yeux grands ouverts dans mon lit, j’essaye juste de savoir si ce patient a existé, et ça me prend toujours une éternité pour m’extirper du putain de rêve que je viens de faire. C’est pas comme si j’avais pas l’habitude : au bout d’un mois aux urgences je commence à accepter le fait d’être incessamment prise en otage par l’hôpital, même au cœur de mes nuits. Le plus difficile, c’est surtout de distinguer les rêves qui parlent de situations vécues des plus fantaisistes, les rêves qui me rappellent des choses que j’aurais pu oublier de faire – ça arrive – des cauchemars sans queue ni tête. J’ai pas de patients dont les jambes disparaissent sous mes yeux, mais au 3ème étage on a hospitalisé un jeune amputé. J’espère juste que ça va s’atténuer un jour. Et de préférence dans pas trop longtemps.

 
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