Tears in heaven, ou presque.

Suis allé écouter: Les Vêpres, de Rachmaninov.

C’était la fin d’une semaine cataclysmique tant au boulot que sur le plan personnel. Il y avait S. parmi les choristes, l’air tellement concentré et un peu tendu. Il y avait des gens que j’aime sur le banc de l’église à mes côtés. A ma droite, une moustache grandiose qui semblait tout aussi estomaqué par la musique que moi, et qui n’a cessé de murmurer “Sublime…” dans de fabuleux soupirs entre les pièces.

Je m’étais assise avec déjà l’envie de pleurer, et la peur que les larmes n’arrivent pas ou pire, ne soient que factices puisqu’attendues. “Chronique de larmes annoncées”. Mais je me suis juste effondrée comme une vieille loque au milieu d’un Gloria, avec des larmes bien trop pouilleuses pour que leur véracité ne soit mise en doute, avec ce goût sali qui coule derrière la gorge et te remplit le nez – ainsi que la manche du pull. C’était un sacré soulagement et je les ai bénies ces larmes, d’arriver enfin même si presque trop tard, ç’aurait été plus sain plus tôt, ma fois ma bonne dame on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Tout a explosé et mon cœur en premier ; et j’ai pleuré comme on le vomirait le cancer de mon patient annoncé deux heures avant, et j’ai pleuré mon désespoir de ne pas m’être sentie à la hauteur et j’ai pleuré toutes les autres histoires foireuses et le reste, tout le reste, qui me donnait l’impression que la vie n’était qu’une misère infâme et noire.

Du coup à la fin de tout ça il ne me restait pas grand chose d’infâme et de noir et je me suis sentie toute bête de vide, et je me suis dit très naïvement que c’était dommage de ne pas vivre à fond et tant pis pour le reste, tout le reste, parce que dans un an ou deux mon patient cancéreux n’aillait plus être de ce monde et ne pourrait plus entendre cette musique submergeante, alors que moi j’avais quand même un risque assez certain d’être toujours dans le coin et finalement hein, autant en profiter, surtout que ce que j’écoutais était putain de sublime et que c’était pas pour rien que ça avait réussi à ouvrir toutes ces vannes, n’en déplaise aux détracteurs de métaphores convenues.

Tant de philosophie en deux-trois Sanctus, c’est fou.

Bon et il ne me restait plus grand chose à pleurer tellement ça avait été le déluge (d’accord j’arrête avec les références aquatiques et bibliques).

J’ai fini de me moucher dans ma manche qui commençait à ressembler à une serpillière, et je me suis laissé bercer, et puis j’ai terminé le concert en me disant qu’il fallait quand même que j’écrive tout ça.

Mes nuits sont moins belles que vos jours

– Allô ?

– J’ai un patient pour toi.

– J’arrive.

Encore une fois, l’infirmière du bureau des Urgences vient de me biper pour m’annoncer une nouvelle entrée. C’est rarement très pressant, mais c’est tout de même à pas énergiques que je me dirige vers le service – l’un des cœurs de l’hôpital, où la lumière est allumée 24h/24. Les néons ne sont étonnamment pas trop bleutés et la grande salle principale est noyée dans une lumière crue, et cependant chaude.  Pas des plus accueillantes,  mais loin d’être désagréable.

J’entre dans le box. Mon patient est un jeune retraité d’une soixantaine d’années. Constantes stables, bonne santé habituelle. Rien de très notable,  à  part une coupe mulet des plus distinguées.  J’ai l’impression d’y observer des reflets verts, mais bon je suis pas là pour juger du bon goût capillaire de chacun.

Statut neurologique sans particularité, un cœur de sportif, des poumons clairs. Je commence à faire ma check-list mentale dans le but de retranscrire toute cette belle mécanique en jargon médical barbare. Il a quoi lui, au fait ? Pourquoi est-il au milieu de cette lumière crue dans mon petit hôpital de campagne ? J’ai l’impression d’avoir oublié sa plainte principale, celle que l’infirmière m’a transmise lors du rapport sommaire qu’elle m’a fait avant que je n’entre dans la pièce. J’ai dû oublier, mais rien de très étrange alors que le carrelage des Urgences semble bizarrement se distendre.

– Pourquoi êtes-vous venu nous voir aujourd’hui, Monsieur ?

– Mais ça me semble évident non, Docteur ?

Toujours ce titre que j’ai du mal à apprivoiser, comme un surnom auquel on ne se fait pas. Fake, fake, fake. Je regarde mon patient. Ses bras ont disparu, il est devenu chauve, à moins que ça ne soit une femme ? Mes paupières clignent rapidement, la lumière a soudain complètement disparu, et il fait si chaud. Les jambes du retraité au genre indéfini disparaissent peu à peu, et il/elle me regarde en souriant. Cligne, cligne encore, ça ne peut que s’arrêter un jour non ?

Les yeux grands ouverts dans mon lit, j’essaye juste de savoir si ce patient a existé, et ça me prend toujours une éternité pour m’extirper du putain de rêve que je viens de faire. C’est pas comme si j’avais pas l’habitude : au bout d’un mois aux urgences je commence à accepter le fait d’être incessamment prise en otage par l’hôpital, même au cœur de mes nuits. Le plus difficile, c’est surtout de distinguer les rêves qui parlent de situations vécues des plus fantaisistes, les rêves qui me rappellent des choses que j’aurais pu oublier de faire – ça arrive – des cauchemars sans queue ni tête. J’ai pas de patients dont les jambes disparaissent sous mes yeux, mais au 3ème étage on a hospitalisé un jeune amputé. J’espère juste que ça va s’atténuer un jour. Et de préférence dans pas trop longtemps.

 

Quoi de neuf docteur?

On ne m’aura jamais autant appelé Docteur que dans mon stage actuel. Les gens grimacent, pleurent parfois, ou paraissent au contraire particulièrement sereins, mais lorsque je rentre dans l’un des boxes des urgences, c’est toujours la tête qui se relève et l’œil qui s’ouvre, la commissure des lèvres qui tremble un peu, qu’ils arrivent à arracher un sourire ou non, et ce Bonjour Docteur auquel, vraiment, je ne me fais pas encore.

Qu’on ne se détrompe pas, ce Docteur ressemble parfois à une friandise délicieuse, un susucre post-tout plein d’années d’études éreintantes. Mais l’idée surnageante, au bout du compte, c’est tout de même :

“Je ne suis qu’un gros fake”.

Parfois, je me dis que tout ceci n’est qu’un jeu, un sacré jeu de rôle extrêmement réaliste. Bravo, bravissimo aux créateurs, clap clap clap des deux mains, on s’y croirait, vraiment, ex-cel-lent. C’est où la sortie?!? Va donc expliquer la vie et donner des conseils de santé à des personnes ayant 4 fois ton expérience.  Va donc bluffer tout en pataugeant lamentablement dans des explications d’un manque de clarté de plus en plus pathétique. Va donc prendre un air sérieux derrière tes lunettes (en bénissant pour une fois – la seule – le fait que tu fasses plus que ton âge), pour parler de choix thérapeutiques et de diagnostics difficiles. A 24 ans.

Parfois, j’aimerais juste devenir invisible, quelques instants de répit, pour me concentrer sur des choses bien plus légères telles que l’élaboration de plans d’attaque machiavéliques pour me taper discrètement l’assistant dans le box 8 (avancée actuelle des opérations: étape 3/10). Parfois, je me réfugie aux toilettes pour pleurer un coup. Parfois je jette un regard par dessus mon épaule pour vérifier que la voie est libre pour esquisser un pas de danse. Puis un deuxième avant de ramasser mon stéthoscope et toutes les merdes que je trimballe dans mes poches, tombées pendant le processus. Si peu crédible. Parfois je ris un peu  trop fort, et ça fait un peu désordre. Et souvent, je resserre ma blouse sur ma poitrine, et ça me rassure à l’intérieur.

Comme un poids dans le creux du ventre.

 

On est en train de vider la maison familiale.

On est en train de vider de vider la maison familiale, et il n’y a strictement rien que je ne puisse faire contre ça. Le weekend dernier, je suis passée là-bas, avec mon appareil photo, et j’ai juste mitraillé tout ce que je pouvais, pour garder, pour me souvenir, pour essayer de conjurer l’idée que tout ceci n’est finalement qu’un incroyable gâchis. Si j’avais 20 ans de plus et un compte en banque rempli d’autre chose que de vide, je crois que je ferai absolument tout pour la garder, cette putain de baraque.

Et là , tout ce qu’il me reste, ce sont ces photographies, pâle reflet d’une vie qui fut et qui n’est plus, ou presque, parce que les gens et les choses changent, hein, effectivement, et on ne me le répetera jamais assez parce que je crois que je ne m’y ferais jamais.

28 ans. Ils sont restés 28 ans ensemble. C’est déjà ça, non ?

Rien, alors que tout.

En premier lieu, ceci. On parle après.

Donc, j’entame mon troisième mois de stage. Pendant 2 mois, j’ai eu comme les mots au bord des lèvres et au bout des doigts, et envie d’écrire sur tout, tout ce que je voyais, tout ce que je découvrais, tout ce qui me touchait. Tout ce qui me mettait en rage, en hargne, ce qui me donnait envie de pleurer, de me mettre en boule au fond de mon lit pour ne plus jamais en sortir, tout ce qui me donnait envie de sourire, de rire, de réfléchir. Toute cette immersion médicale. Toutes ces histoires de vie, tous ces corps que l’on t’offre en pâture, tous ceux qui te font confiance et se dévoilent. Tous ceux qui ne se dévoilent pas malgré l’intimité forcée de la consultation. Les millions de choses dont on ne te parle pas sur les bancs d’auditoire. Le trouble face à un corps trop large, trop maigre, trop suant, trop normal, trop te ressemblant, ou trop beau. L’odeur de la peau. Du parfum. De l’absence de parfum. Celle de la mort. Si vous saviez ce que j’aurai aimé réussir à parler de mon premier mort…

Et je n’ai réussi à écrire sur rien, alors qu’il y avait tout à écrire. Parce qu’il y avait tout à écrire, surtout. Parce que je me posais trop de questions sur ce tout, parce que ma tête, très certainement, s’est saturée de tant de nouvelles informations, de nouveaux sentiments, questionnements. Parce que régurgiter, ça prend du temps.

Aussi, parce qu’il n’est finalement pas si simple que cela de parler de sa pratique médicale. Le secret médical est un concept auquel on nous y initie très vite, mais on ne nous parle pas du flou qui entoure ses frontières. Tu te retrouves donc la langue liée, mais cela reste fort nébuleux, et chacun pose ses propres limites ; la divulgation de l’un ne sera peut-être pour son voisin qu’un partage de connaissance, ou un exutoire nécessaire à la préservation de sa santé mentale pour un autre. Où s’arrête alors l’histoire intime du patient? Où commence-t-elle? A partir de quel instant devient-elle partie intégrante de l’histoire du soignant, qui la digère de son côté et qui souhaite partager son propre ressenti?

11 % des conversations dans l’ascenseur d’un hôpital violent le secret médical¹. Quand on travaille dans le domaine de la santé, quand son monde professionnel est une plongée constante dans un maelström d’histoires de vie qui s’écrivent devant tes yeux et ne peuvent pas faire autre chose que te faire écho, à toi, soignant, qui restes bêtement humain aussi de ton côté, toi qui vis aussi en écrivant ta propre histoire en filigrane – malgré la blouse blanche, l’amas de connaissances (et celui d’ignorance…) et tout le reste de ta carapace – on comprend ce chiffre. On connaît le besoin et l’envie d’échanger, de se décharger, d’autant plus face à un collègue, parce qu’il comprend peut-être un peu mieux, ou en tout cas parce que tu espères qu’il comprenne un peu mieux. ( J’ai arrêté de parler de ce qui me hantait, de ce qui était trop dur à mes amis non-professionnels de santé, c’est trop lourd pour eux, et pour moi, et je passe pour une fille avec une vie horrible. Je ne raconte plus que les histoires drôles, et je ne passe donc plus que pour une fille horrible, c’est beaucoup mieux).

En définitive, je me dis que je ne dois certainement pas m’empêcher d’écrire sur ce que j’estime partageable. Que je dois cependant être attentive. Je n’aimerais pas être un de mes patients, tomber sur un de mes textes et pouvoir me dire “Mais c’est de moi dont elle parle”. C’est un exercice périlleux, j’avoue. Mais je ne peux pas faire autre chose qu’essayer… Je vais surtout continuer à me pencher en avant vers mes patients, pour recevoir, et  apprendre, apprendre d’eux qui m’honorent de leur confiance, même ceux qui ne me font pas confiance. Parce qu’ils me parlent d’eux, et que la moindre des choses que je puisse faire, c’est avant tout les écouter.

¹Vigod SN, Bell CM, Bohnen JM. Privacy of patients’ information in
hospital lifts: Observational study. BMJ. 2003;327:1024–5.

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